La rue Sainte Véronique qui abrite au numéro 14 l’imposant Hôtel de Crienne, siège du Ministère de la Défense, est en sens unique entre la rue de Franche-Comté et la rue de Grandechasse. Vestiges d’un énième plan « VigieCorsaire » renforcé, des barrières métalliques courent à cet endroit là des deux côtés de la rue, interdisant rigoureusement à quiconque de se garer. En ce vendredi après-midi de fin d’automne, on roule très mal dans le quartier et le boulevard Saint Fermain, tout proche et déjà bloqué par la circulation de ce début de week-end, dissémine dans le quartier encombrements et embouteillages.
A l’angle des rues Sainte Véronique et de Franche-Comté un imposant dispositif de sécurité est déployé : deux cars de troupe, un véhicule blindé léger, quatre fourgons de police anti-émeute, trois véhicules de police banalisés ainsi que des militaires à pied puissamment armés semblent attendre un improbable ennemi ou, plus prosaïquement, les rares visiteurs des occupants du numéro 14 .
La rue Sainte Véronique est aux abords du Ministère de la Défense un no man’s land où les caméras de surveillance installées sur les murs et toits des immeubles alentour traquent inlassablement la moindre anomalie.
Nul ne peut y pénétrer sans autorisation : riverains, fonctionnaires ou visiteurs du Ministère de la Défense doivent s’arrêter et montrer leur laisser-passer.
Le convoi des trois véhicules noirs aux vitres fumées qui remonte péniblement la rue de Franche-Comté n’a pas à stopper au poste de contrôle. L’identité de l’occupant de la voiture du milieu – une discrète Peugeot 607 blindée - est parfaitement connue du Ministère de la Défense et le chauffeur du véhicule de tête ne ralentit même pas en tournant à droite dans la rue Sainte Véronique, salué au passage par un impeccable garde-à-vous du chef de poste.
Quelques dizaines de mètres plus loin ce véhicule de tête de convoi – une Renault Espace dont on devinait à l’affaissement de ses suspensions qu’il doit contenir un demi-bataillon de gardes du corps et de commandos – freine devant le numéro 14, le dépassa d’une dizaine de mètres et s’arrêta. La Peugeot 607 blindée s’engouffra sous le porche monumental grand ouvert pour l’occasion et pénétra dans la cour d’honneur du Ministère de la Défense. Un huissier attendait le visiteur au bas des marches du perron mais n’eut pas le temps de saisir la poignée de la portière arrière droite . Celle-ci était déjà ouverte avant que la Peugeot ne s’immobilise, et le visiteur attendu en bondit plus qu’il n’en sorti et, sans un mot, monta en une fraction de seconde les escaliers avant de s’engouffrer dans le bâtiment. C’est un visiteur important qui pénètre au Ministère de la Défense : Joël Gorgeard, Coprésident de la Générale Aéronautique Défense et Systèmes, GADS.
Plutôt petit, frêle, presque maigre, le visage grêlé caché derrière d’énormes lunettes de technocrate, il est l’archétype du haut fonctionnaire reconverti dans l’industrie. Après un parcours sans faute dans divers cabinets ministériels il fit jouer son réseau et parvint à attirer l’attention d’un conseiller proche du Président du Conseil. Placé à un poste d’observation stratégique – chargé des restructurations industrielles dans l’armement et l’aéronautique – il réussit à convaincre les plus hautes autorités de l’Etat que nul autre que lui était mieux placé pour conduire sur le terrain la restructuration européenne de ces industries décidée par le gouvernement et les principaux industriels. Tout naturellement il fût nommé Co-Président du nouveau géant européen à égalité avec un homologue européen.
Tout ce qui de prés ou de loin intéressait les armées se trouvait sur le catalogue de GADS : des systèmes de surveillance « intelligents » jusqu’aux satellites d’observation militaires capables de lire une plaque d’immatriculation de nuit à deux cent kilomètres d’altitude, en passant par les avions de chasse aux performances ahurissantes, les avions ravitailleurs au rayon d’action circumterrestre, les « drones », avions sans pilote puissamment armés capable de rester en l’air prés de quarante huit heures, les hélicoptères d’attaque qui pouvaient détruire par tous les temps un char ennemi à plus de vingt kilomètres, et les nouveaux systèmes de défense à arme laser capable d’atteindre et de désintégrer en plein vol les missiles balistiques stratégiques ennemi en phase de rentrée atmosphérique à plus de cent kilomètres d’altitude et à Mach Dix…
GADS générait un chiffre d’affaire comparable au PNB d’un petit pays européen et son bénéfice réel était soigneusement dissimulé par une armée de financiers et comptables, experts dans l’art délicat de l’habillage des comptes. Ils tiraient parti pour cela de tout l’arsenal à leur disposition : facturation inter-entreprises, utilisation de paradis fiscaux, changements réguliers de périmètres de consolidation, création de filiales « fourre-tout ».
Bien sûr de temps en temps, pour donner un os à ronger, on laissait les diverses autorités de régulation des bourses européennes mener des enquêtes sur d ‘éventuels délits d’initiés .
Mais ne disposant d’aucun pouvoir réel ces gendarmes de la bourse qui n’en avaient que le nom renonçaient à poursuivre plus avant leurs investigations devant la jungle des comptes trafiquées et des pseudo-filiales dont ils ne pouvaient démêler l’inextricable écheveau.
Joël Gorgeard pénétra dans le bureau du Préfet Philippe Barland Directeur du Cabinet Civil et Militaire du Ministre de la Défense qui l’accueilli avec son plus large sourire. D’un signe il l’invita vers un confortable sofa. L’entretien ne nécessitait aucun protocole, les deux hommes se connaissaient depuis une dizaine d’années, s’étant croisés à de nombreuses reprises sur des dossiers intéressant la défense nationale. Le Préfet Philippe Barland, toujours chaleureux avec ses amis et ses intérêts, s’assit en face de Joël Gorgeard :
- Et bien Joël, qu’y a-t-il de si important pour venir me voir en urgence ?
Grave et tendu, Gorgeard entra immédiatement dans le vif du sujet :
- Tu te souviens de ce Daniel Darrings qui vend n’importe quoi à n’importe qui ?
Le Préfet Philippe Barland rassembla en quelques dixièmes de secondes ses souvenirs et reconstitua fidèlement dans son esprit l’ensemble des informations dont il avait eu connaissance sur le sujet.
- Oui bien-sûr, c’est lui qui avait livré des missiles « Exocet » aux argentins pendant la guerre maritime des Malouines. Je n’en ai plus entendu parler depuis.
- Et bien moi j’ai des nouvelles, et pas des bonnes .
Gorgeard était à la limite de l’hystérie. Il continua :
- Ce type là nous emmerde vraiment. Il vient de nous faire perdre un contrat de deux milliards d’Euros au Pakistan. Nous étions en très bonne voie pour signer la fourniture de douze chasseurs « Tempest » quand il a proposé cinquante Mirage d’occasion pour trois fois rien. Les Pakistanais ont sauté sur l’aubaine. Avec le surplus du budget disponible ils ont acheté des avions de patrouille maritime américains. On est marrons sur toute la ligne.
- Mais où les a-t-il trouvé ces Mirage d’occasion ? Dans les stocks de notre Armée de l’Air ?
Gorgeard balaya la question d’un ample geste du bras :
- Pfft, ça fait longtemps qu’il ne se fournit plus chez nous ni même en Europe. Dans ce cas précis il a racheté tous les Mirage disponibles qui volaient encore en Amérique du Sud, comme au Pérou, au Chili, et au Brésil.
Le Préfet Philippe Barland savait que si GADS perdait une affaire ce n’était pas faute d’avoir tout essayé : pression diplomatique, compensations industrielles et « offset », surenchère sur les pots de vin et, si nécessaire, pression tout court et chantage sur les décideurs. Il cligna des yeux comme surpris par l’énormité des propos de son interlocuteur. Celui-ci ne lui laissa pas le temps de répondre :
- Ecoute Philippe, il faut mettre ce mec hors circuit, il nous fait trop de mal.
Puis il baissa la voix, et se pencha vers le Préfet comme pour lui confier un secret bien gardé jusqu’à présent :
- Dans cette affaire les Pakistanais se sont rendu compte que nos prix étaient sur-gonflés et maintenant on court le risque d’être décrédibilisés. Tu sais que tout le monde se connaît dans ce milieu et les clients avec lesquels nous sommes en pourparlers pour des contrats comparables se mettent à nous demander des remises avant même de discuter quoi que ce soit. C’est très mauvais pour le business.
Puis il se rassit en arrière dans le canapé, sûr de son effet, attendant la réaction de son interlocuteur.
Le Préfet Philippe Barland comprit instantanément.
- Bon, je m’en occupe.
Il rejoignit son bureau et nota quelques mots sur son bloc.
La tension de l’entretien disparut instantanément et Joël Gorgeard, radieux lui dit d’un ton jovial :
- Je dois te transmettre une invitation de mon Conseil d’Administration. Ils sont tous impatients de faire ta connaissance, il faudrait prévoir une rencontre informelle d’ici quelques semaines, d’autant plus qu’un des membres termine son mandat à Pâques.
Implicitement Joël Gorgeard était en train de proposer au Préfet Philippe Barland de venir « pantoufler » au Conseil d’administration de GADS. C’était un sujet qui était tacite entre les deux hommes. Ils savaient qu’ils se complétaient admirablement dans leur quête effrénée de reconnaissance et de pouvoir. Le Préfet Philippe Barland leva la tête de son bloc. Fait exceptionnel pour cet être froid et venimeux, une ombre de sourire illuminait son visage.
- Avec plaisir dit-il, j’aurais quelques créneaux disponible pour rencontrer tes amis d’ici un mois et demi environ.
Il faudrait évidemment d’ici là résoudre le problème Daniel Darrings, sinon pas de poste au Conseil d’Administration de GADS.
Entre gens de bonne compagnie, il est des détails qui vont sans dire.
Une fois son visiteur parti le Préfet Philippe Barland relut les quelques notes qu’il avait griffonné sur son bloc et chercha dans le répertoire du Ministère le numéro de téléphone du Directeur de la Direction de la Sécurité et de la Protection de la Défense . L’une des missions de la DSPD était outre le contre-espionnage, uniquement sur ce qui menaçait les armées, le contrôle du commerce de l’armement. Il joignit son correspondant immédiatement et rendez-vous fût prit pour le soir même.
Il repensa à la proposition conditionnelle de Joël Gorgeard. Outre un faramineux salaire de huit cent cinquante mille Euros par an , des notes de frais de pharaon et un usage illimité des jets du groupe GADS, le Préfet Philippe Barland aurait un accès direct à des informations stratégiques et serait, de surcroît, courtisé par l’immense majorité des décideurs de la planète. Il se dit que finalement la défense de l’Europe avait du bon…