Vendredi 23 avril 2010 5 23 /04 /Avr /2010 19:47

La rue Sainte Véronique qui abrite au numéro 14 l’imposant Hôtel de Crienne, siège du Ministère de la Défense, est en sens unique entre la rue de Franche-Comté et la rue de Grandechasse. Vestiges d’un énième plan « VigieCorsaire » renforcé, des barrières métalliques courent à cet endroit là des deux côtés de la rue, interdisant rigoureusement à quiconque de se garer.  En ce vendredi après-midi de fin d’automne, on roule très mal dans le quartier et le boulevard Saint Fermain, tout proche et déjà bloqué par la circulation de ce début de week-end, dissémine dans le quartier encombrements et embouteillages.

A l’angle des rues Sainte Véronique et de Franche-Comté un imposant dispositif de sécurité est déployé : deux cars de troupe, un véhicule blindé léger, quatre fourgons de police anti-émeute, trois véhicules de police banalisés ainsi que des militaires à pied puissamment armés semblent attendre un improbable ennemi ou, plus prosaïquement, les rares visiteurs des occupants du numéro 14 .

La rue Sainte Véronique est aux abords du Ministère de la Défense un no man’s land  où les caméras de surveillance installées sur les murs et toits des immeubles alentour traquent inlassablement la moindre anomalie.

Nul ne peut y pénétrer sans autorisation : riverains, fonctionnaires ou visiteurs du Ministère de la Défense doivent s’arrêter et montrer leur laisser-passer.

Le convoi des trois véhicules noirs aux vitres fumées qui remonte péniblement la rue de Franche-Comté n’a pas à stopper au poste de contrôle. L’identité de l’occupant de la voiture du milieu – une discrète Peugeot 607 blindée -  est parfaitement connue du Ministère de la Défense et le chauffeur du véhicule de tête ne ralentit même pas en tournant à droite dans la rue Sainte Véronique, salué au passage par un impeccable garde-à-vous du chef de poste.

Quelques dizaines de mètres plus loin ce véhicule de tête de convoi – une Renault Espace dont on devinait à l’affaissement de ses suspensions qu’il doit contenir un demi-bataillon de gardes du corps et de commandos – freine devant le numéro 14, le dépassa d’une dizaine de mètres et s’arrêta. La Peugeot 607 blindée s’engouffra sous le porche monumental grand ouvert pour l’occasion et pénétra dans la cour d’honneur du Ministère de la Défense. Un huissier attendait le visiteur au bas des marches du perron mais n’eut pas le temps de saisir la poignée de la portière arrière droite . Celle-ci était déjà ouverte avant que la Peugeot ne s’immobilise, et le visiteur attendu en bondit plus qu’il n’en sorti et, sans un mot, monta en une fraction de seconde les escaliers avant de s’engouffrer dans le bâtiment. C’est un visiteur important qui pénètre au Ministère de la Défense : Joël Gorgeard, Coprésident de la Générale Aéronautique Défense et Systèmes, GADS.

Plutôt petit, frêle, presque maigre, le visage grêlé caché derrière d’énormes lunettes de technocrate, il est l’archétype du haut fonctionnaire reconverti dans l’industrie. Après un parcours sans faute dans divers cabinets ministériels il fit jouer son réseau et parvint à attirer l’attention d’un conseiller proche du Président du Conseil. Placé à un poste d’observation stratégique – chargé des restructurations industrielles dans l’armement et l’aéronautique – il réussit à convaincre les plus hautes autorités de l’Etat que nul autre que lui était mieux placé pour conduire sur le terrain la restructuration européenne de ces industries décidée par le gouvernement et les principaux industriels. Tout naturellement il fût nommé Co-Président du nouveau géant européen à égalité avec un homologue européen.

Tout ce qui de prés ou de loin intéressait les armées se trouvait sur le catalogue de GADS : des systèmes de surveillance « intelligents » jusqu’aux satellites d’observation militaires capables de lire une plaque d’immatriculation de nuit à deux cent kilomètres d’altitude, en passant par les avions de chasse aux performances ahurissantes, les avions ravitailleurs au rayon d’action circumterrestre, les « drones », avions sans pilote puissamment armés capable de rester en l’air prés de quarante huit heures, les hélicoptères d’attaque qui pouvaient détruire par tous les temps un char ennemi à plus de vingt kilomètres, et les nouveaux systèmes de défense à arme laser capable d’atteindre et de désintégrer en plein vol les missiles balistiques stratégiques ennemi en phase de rentrée atmosphérique à plus de cent kilomètres d’altitude et à Mach Dix…

GADS générait un chiffre d’affaire comparable au PNB d’un petit pays européen et son bénéfice réel était soigneusement dissimulé par une armée de financiers et comptables, experts dans l’art délicat de l’habillage des comptes. Ils tiraient parti pour cela de tout l’arsenal à leur disposition : facturation inter-entreprises, utilisation de paradis fiscaux, changements réguliers de périmètres de consolidation, création de filiales « fourre-tout ».

Bien sûr de temps en temps, pour donner un os à ronger, on laissait les diverses autorités de régulation des bourses européennes mener des enquêtes sur d ‘éventuels délits d’initiés .

Mais ne disposant d’aucun pouvoir réel ces gendarmes de la bourse  qui n’en avaient que le nom renonçaient à poursuivre plus avant leurs investigations devant la jungle des comptes trafiquées et des pseudo-filiales dont ils ne pouvaient démêler l’inextricable écheveau.

Joël Gorgeard pénétra dans le bureau du Préfet Philippe Barland Directeur du Cabinet Civil et Militaire du Ministre de la Défense qui l’accueilli avec son plus large sourire. D’un signe il l’invita vers un confortable sofa. L’entretien ne nécessitait  aucun protocole, les deux hommes se connaissaient depuis une dizaine d’années, s’étant croisés à de nombreuses reprises sur des dossiers intéressant la défense nationale. Le Préfet Philippe Barland, toujours chaleureux avec ses amis et ses intérêts,  s’assit en face de Joël Gorgeard :

- Et bien Joël, qu’y a-t-il de si important pour venir me voir en urgence ? 

Grave et tendu, Gorgeard entra immédiatement dans le vif du sujet :

- Tu te souviens de ce Daniel Darrings qui vend n’importe quoi à n’importe qui ? 

Le Préfet Philippe Barland rassembla en quelques dixièmes de secondes ses souvenirs et reconstitua fidèlement dans son esprit l’ensemble des informations dont il avait eu connaissance sur le sujet.

- Oui bien-sûr, c’est lui qui avait livré des missiles « Exocet » aux argentins pendant la guerre maritime des Malouines. Je n’en ai plus entendu parler depuis. 

- Et bien moi j’ai des nouvelles, et pas des bonnes .

Gorgeard était à la limite de l’hystérie. Il continua :

- Ce type là nous emmerde vraiment. Il vient de nous faire perdre un contrat de deux milliards d’Euros au Pakistan. Nous étions en très bonne voie pour signer la fourniture de douze chasseurs « Tempest » quand il a proposé cinquante Mirage d’occasion pour trois fois rien. Les Pakistanais ont sauté sur l’aubaine. Avec le surplus du budget disponible ils ont acheté des avions de patrouille maritime américains. On est marrons sur toute la ligne. 

- Mais où les a-t-il trouvé ces Mirage d’occasion ? Dans les stocks de notre Armée de l’Air ?

Gorgeard balaya la question d’un ample geste du bras :

- Pfft, ça fait longtemps qu’il ne se fournit plus chez nous ni même en Europe. Dans ce cas précis il a racheté tous les Mirage disponibles qui volaient encore en Amérique du Sud, comme au Pérou, au Chili, et au Brésil. 

Le Préfet Philippe Barland savait que si GADS perdait une affaire ce n’était pas faute d’avoir tout essayé : pression diplomatique, compensations industrielles et « offset », surenchère sur les pots de vin et, si nécessaire, pression tout court et chantage sur les décideurs. Il cligna des yeux comme surpris par l’énormité des propos de son interlocuteur. Celui-ci ne lui laissa pas le temps de répondre :

- Ecoute Philippe, il faut mettre ce mec hors circuit, il nous fait trop de mal. 

Puis il baissa la voix, et se pencha vers le Préfet comme pour lui confier un secret bien gardé jusqu’à présent :

- Dans cette affaire les Pakistanais se sont rendu compte que nos prix étaient sur-gonflés et maintenant on court le risque d’être décrédibilisés. Tu sais que tout le monde se connaît dans ce milieu et les clients avec lesquels nous sommes en pourparlers pour des contrats comparables se mettent à nous demander des remises avant même de discuter quoi que ce soit. C’est très mauvais pour le business. 

Puis il se rassit en arrière dans le canapé, sûr de son effet, attendant la réaction de son interlocuteur.

Le Préfet Philippe Barland comprit instantanément.

- Bon, je m’en occupe.

Il rejoignit son bureau et nota quelques mots sur son bloc.

La tension de l’entretien disparut instantanément et Joël Gorgeard, radieux lui dit d’un ton jovial :

- Je dois te transmettre une invitation de mon Conseil d’Administration. Ils sont tous impatients de faire ta connaissance, il faudrait prévoir une rencontre informelle d’ici quelques semaines, d’autant plus qu’un des membres termine son mandat à Pâques.

Implicitement Joël Gorgeard était en train de proposer au Préfet Philippe Barland de venir « pantoufler » au Conseil d’administration de GADS. C’était un sujet qui était tacite entre les deux hommes. Ils savaient qu’ils se complétaient admirablement dans leur quête effrénée de reconnaissance et de pouvoir. Le Préfet Philippe Barland leva la tête de son bloc. Fait exceptionnel pour cet être froid et venimeux, une ombre de sourire illuminait son visage.

- Avec plaisir dit-il, j’aurais quelques créneaux disponible pour rencontrer tes amis d’ici un mois et demi environ.

Il faudrait évidemment d’ici là résoudre le problème Daniel Darrings, sinon pas de poste au Conseil d’Administration de GADS.

Entre gens de bonne compagnie, il est des détails qui vont sans dire.

Une fois son visiteur parti le Préfet Philippe Barland relut les quelques notes qu’il avait griffonné sur son bloc et chercha dans le répertoire du Ministère le numéro de téléphone du Directeur de la Direction de la Sécurité et de la Protection de la Défense . L’une des missions de la DSPD était outre le contre-espionnage, uniquement sur ce qui menaçait les armées, le contrôle du commerce de l’armement. Il joignit son correspondant immédiatement et rendez-vous fût prit pour le soir même.

Il repensa à la proposition conditionnelle de Joël Gorgeard. Outre un faramineux salaire de huit cent cinquante mille Euros par an , des notes de frais de pharaon et un usage illimité des jets du groupe GADS, le Préfet Philippe Barland  aurait un accès direct à des informations stratégiques et serait, de surcroît, courtisé par l’immense majorité des décideurs de la planète. Il se dit que finalement la défense de l’Europe avait du bon…

 

 

Par Henri-François Meltanel
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Mardi 5 août 2008 2 05 /08 /Août /2008 09:36

                                                                           Chapitre UN

Partie Trois

 

 

 

 

 

Le Préfet Philippe Barland fût intimement convaincu dès sa sortie de la prestigieuse Ecole Centrale d’Administration qu’en usant des ressources infinies de l’appareil d’Etat il pouvait en atteindre à coup sûr les cercles intimes du pouvoir.

Il avait poussé son concept si loin qu’il se considérait comme bien plus qu’un maillon ou un rouage, mais comme une infinitésimale partie de l’Etat et à ce titre, son rôle, ses intérêts, ses aspirations se confondaient avec cette substance à laquelle lui seul pouvait donner de cette représentation trop souvent théorique une réalité.

Il faisait ce que l’Etat lui imposait avec un zèle poussé à son paroxysme car il était ,lui, Le Préfet Philippe Barland une partie intégrante de l’Autorité Suprême qui le commandait.

Il avait largement dépassé depuis longtemps ce qu’il considérait comme étant la ridicule vision de servir l’Etat. Ses coreligionnaires de la Haute Administration n’étaient pas en mesure d’exécuter le complexe raisonnement qu’il avait commencé trente ans auparavant et qui ainsi l’avait conduit à se considérer comme un élément à part entière de cette forme politique qui organise la société et que l’on nomme l’Etat

C’était donc à juste titre que le Préfet Philippe Barland traduisait sa vision des choses par un tempérament naturellement impatient et acariâtre et une façon de communiquer qui se limitait à des répliques cinglantes.

Continuellement insatisfait, il rejetait sur ses collaborateurs les plus proches comme sur l’obscur fonctionnaire de province sa morgue et sa bile lorsque par malheur une décision une instruction ou un dossier n’était pas traité à la vitesse de la lumière.

Comme l’Etat, il était implacable avec les faibles et doucereux avec les forts. Il était le vrai lâche qui frappe lorsqu’il se sait impuni. Comme l’Etat, il savait qu’il avait à sa disposition un ensemble d’appareils qui permettaient à la machine de tourner infatigablement, sans fin, avec le but ultime de régler jusque dans ses moindres détails la vie de la société qui l’alimentait.

Quant aux responsables politiques , le Préfet Philippe Barland les considérait comme des météorites occupant de temps en temps une responsabilité dans un ministère, un grand corps, ou un organe de contrôle.

   Mais placés sous les feux continus de la médiatisation à outrance qui était devenue en elle même une méthode de gestion, ils étaient prisonniers de l’opinion publique, des sondages et des couvertures de la presse people.

Certes, le Préfet Philippe Barland reconnaissait que quelques spécimens politiques avaient réussi le tour de force d’atteindre le centre du pouvoir et d’y rester un certain temps. Cependant, ils se comptaient sur les doigts d’une seule main par génération et ne pouvaient être considérés que comme des tumeurs malignes du système, lequel s’en débarrassait tôt ou tard. Cela s’appelait « l’usure du pouvoir » ce qui faisait bien rire le Préfet Philippe Barland, qui se trouvait parfois bien seul à considérer sa propre vue des choses.

Peu lui importait de ne disposer d’aucune responsabilité politique car c’est depuis longtemps qu’il avait compris que l’Etat se devait de mettre en représentation les élus afin de laisser les véritables responsables comme le Préfet Philippe Barland faire tourner la machine au profit d’une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts d’une immense majorité asservie, aliénée et contrôlée.

Au cours de sa carrière il avait exercé des responsabilités au sein du Ministère de la Défense en dirigeant la toute puissante Direction de l’Armement Général, bras industriel des armées. Il avait été au cœur du complexe militaro-industriel et à ce titre avait noué de robustes amitiés – de solides intérêts en fait – avec les principaux industriels de l’armement.

La DAG passait commande de matériels auprès d’eux pour le compte du Ministère de la Défense en vue d’équiper les armées, et le Préfet Philippe Barland se frottait les mains de cet échange de bons procédés ainsi que de ce vaste mouvement de cour dans lequel il se complaisait.

De la sorte il distribuait contrats et commandes d’Etat comme le maître les bons points. Malheur à celui qui sortait des rangs ou qui succombait à l’attrait de coopérations internationales qui pouvaient concurrencer la production nationale : celui-là était alors au mieux définitivement ignoré du concert de la manne étatique, au pire poussé à se vendre à ses concurrents au risque de disparaître…

A la faveur d’un récent remaniement ministériel – un jeu de chaises musicales qui était la caractéristique de ce pouvoir finissant – quelque ami au cœur des confidences du pouvoir le recommanda afin qu’il lui fût demandé de prendre en charge le Cabinet du Ministre de la Défense. Les pratiques douteuses bien éloignées de l’éthique et les scandales politico-militaires encore inconnus du grand public nécessitaient en effet la poigne sévère d’un homme tout entier tourné vers l’intérêt supérieur de l’Etat.

Actionnaire d’un géant européen de l’armement, l’Etat s’était en effet fourvoyé dans d’hasardeuses opérations qui mêlaient les finances publiques à de très discutables pratiques commerciales et industrielles où apparaissaient des dirigeants de grands groupes aux ambitions personnelles démesurées, des chefs d’état et de gouvernement ou des monarques étrangers qui confondaient allègrement fonds publics et fortune personnelle et des escrocs internationaux téléguidés par des puissances inamicales. Le gouvernement en place, et, par voie de conséquence, le Ministre de la Défense savaient que le Préfet Philippe Barland ferait tout pour qu’aucune vague ne vienne rider la paisible surface de la mare – du marigot -  de la vie politique nationale.

Anticipant déjà la fin de sa mission au Ministère de la Défense le Préfet Philippe Barland songeait à la prochaine étape : il se verrait bien nommé Ambassadeur à l’UNESCO ou à l’OCDE, postes pas trop fatigants récompensant les fameux « serviteurs » de l’Etat. Il n’était pas trop tôt pour y songer, le pays étant en pleine pré-campagne électorale pour les élections générales de l’année suivante, où on attendait - âge oblige – le remplacement de l’actuel Président du Conseil. Les couteaux volaient bas dans les allées du pouvoirs et le Préfet Philippe Barland savait mieux que quiconque qu’en ces temps de changement, il valait mieux poser ses jalons bien en avance des échéances électorales…

Certes ces élections n’allaient pas révolutionner le pays, sous le joug d’une droite populiste et démagogue qui, à l’aide du contrôle total des médias, pouvait façonner l’opinion publique.  Mais le Préfet Philippe Barland savait que même à l’intérieur de son clan les règlements de compte entre « amis » allaient être monnaie courante…et sanglants.

Le Préfet Philippe Barland savait que sa vie de rouage anonyme de l’Etat prendrait fin un jour avec sa mise à la retraite de ses fonctions gouvernementales. Malgré tout, Il pourrait continuer sa mission au service d’une grande société multinationale, géant économique rayonnant sur les cinq continents.

Il était convaincu que ces groupes internationaux remplaceraient tôt ou tard les Etats dont ils se serviraient pour édicter les lois et règlements qui leur permettraient de consolider et d’accroître leur contrôle sur les masses tout en assurant à leurs propriétaires de gigantesques revenus.

Toute l’aventure de l’humanité n’était-elle pas depuis les temps immémoriaux que l’histoire du contrôle, de l’asservissement et de l’aliénation des populations par une classe dirigeante minoritaire, exploitante et richissime ?

 

 

Par Henri-François Meltanel
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Jeudi 31 juillet 2008 4 31 /07 /Juil /2008 17:04

CHAPITRE UN

 

                                                          Partie DEUX

 

 

 

Le Commandante Ramon Ignacio Guttierez, Chef du District Militaire de Quantanamela, cinquante quatre ans, sorti vingt huit ans plus tôt avant -dernier de sa promotion à l’Ecole Militaire de La Paz, marié, quatre filles, pas de vice connu ni de maîtresse attitrée, tenait enfin sa revanche sur ses collègues de l’Ejercito Boliviano.

Il lui avait fallu vingt huit années de dur labeur, de travaux humiliants dans des garnisons perdues du Mato Grosso, de missions sans intérêt et de postes subalternes à l’Etat Major avant d’arriver au commandement du district militaire le plus éloigné de La Paz, la capitale de la Bolivie. Aux confins du Nord-Ouest du pays, le district de Quantanamela était coincé entre le Pérou, à l’Ouest, et le Brésil, au Nord. Cette région n’avait aucun intérêt économique, les rares paysans qui tentaient d’y survivre finissaient par émigrer, la terre était pauvre, et nulle ressource naturelle ne garnissait son sous-sol. La seule commodité de cette région était sa position stratégique à la limite de trois pays, chacun d’eux infectés jusqu’à la moelle par les producteurs et trafiquants de coca. Ils y trouvaient une relative sécurité pour leur commerce en y entreposant production brute et raffinée avant de l’expédier vers les marchés nord-américains et européens.

Le Commandante avait malgré tout accepté ce poste dans ce trou avec enthousiasme car il savait que la position stratégique de ce district lui donnerait forcément tôt ou tard l’occasion de saisir sa chance et de mettre enfin au service de la Bolivie sa foi inébranlable dans les valeurs qui ne l’avaient jamais quitté : l’ordre, l’éducation, le travail.

C’est juré, s’il arrivait à ses fins ces valeurs seraient pour toujours gravées sur les pierres de tous les édifices publics de Bolivie. Il faudrait évidemment au préalable nettoyer le pays de sa gangrène incompétente : militaires corrompus qui s’en mettaient plein les poches avec les narcos, politiciens véreux qui les imitaient avec les multinationales étrangères qui suçaient le sang de ce pays déjà trop pauvre, et idéalistes naïfs qui n’avaient rien compris aux besoins essentiels de la population Andine. Le nouveau président, ce Morales, avait réussi à se faire élire sur un programme démagogique, promettant du pain pour chacun et nationalisant à tout va. Mais le pays était maintenant incapable de faire fonctionner les usines pétrochimiques sans l’aide des yankees. Et sous un discours paternaliste, Morales continuait à assurer aux petits producteurs de coca – monde dont il était issu – une honteuse impunité qui ravivait la rage du Commandante Guttierez.

Si seulement il pouvait s’emparer de la garnison de La Paz, Morales ne tiendrait pas plus de quelques heures. Le Commandante remettrait le pays au travail, ferait revenir les sociétés étrangères mais à ses conditions, et ferait brûler sur les places publiques les trafiquants de coca. Quant aux petits producteurs Andins qui n’avaient pas compris qu’il vendaient leur production aux narcos pour trois fois rien, il leur ferait découvrir des cultures nouvelles à forte valeur ajoutée. Bien sûr, cela ne serait pas facile, mais, débarrassée de ses cancers, la Bolivie aurait plus de chance de progresser vers un futur rayonnant.

Emporté par son élan, le Commandante Guttierez se prit à imaginer reprendre à ces voleurs de Chiliens les territoires perdus cent cinquante ans plus tôt. Le pays retrouverait alors son accès à l’Océan Pacifique, et par là même mettrait en marche une industrie de la pêche qui serait florissante grâce à la proximité des eaux les plus poissonneuses du monde. Le PNB de la Bolivie ferait un bond en avant vertigineux, La Paz deviendrait la capitale de l’Amérique du Sud, et…  le téléphone le tira de ses pensées. Le Commandante décrocha avant la fin de la première sonnerie et aboya :

- Si ?

- Mon Commandante, le Major Castillo, en patrouille dans l’Altoso veut vous joindre sur la HF.

C’était l’officier radio de permanence qui informait le Commandante de cet appel très inhabituel. Pour oser le déranger sur la HF depuis une patrouille perdue dans la jungle, il fallait vraiment avoir de bonnes raisons et Castillo – un vrai professionnel – ne faisait rien à la légère.

Le Commandante Guttierez bondit de son fauteuil et marcha au pas de charge vers la salle des transmissions, distante d’une vingtaine de mètres de son bureau. Il mis le casque de la radio sur ses oreilles et aboya dans le micro son nom à son correspondant. Il écouta de longues secondes puis lança :

-  Vous sécurisez la zone, j’arrive. Que rien ne manque tout à l’heure quand j’atterris sinon j’envoie tout le monde devant le peloton d’exécution.

            Il se tourna vers l’opérateur radio :

-  Appelle l’équipage de permanence de l’hélico, je pars de suite .

Il retourna en courant à son bureau, pris son arme de service, un léger et efficace Beretta 92, et son engin de guerre préféré, un fusil d’assaut Paul-Arms, redoutable arme automatique capable de couper en deux un agresseur à plus de mille mètres. Il enfonça trois boites de munitions dans sa veste de combat qu’il ne quittait jamais et  vint s’agenouiller face à un crucifix planté sur le mur situé à droite de sa table de travail.

Pour le Commandante Guttierez implorer le Seigneur les armes à la main n’avait rien d’incompatible. N’était-ce pas Lui qui donnait au Commandante le courage et la foi dans son combat ? Il pria intensément plusieurs minutes.

Enfin, le jour béni était arrivé !

Il allait pouvoir mettre tous ses plans à exécution. Il demanda dans ses prières d’avoir assez de force et de temps pour mener son combat à terme. Il se releva avec la chair de poule parcourant tout son corps. Il entendit s’amplifier le sifflement caractéristique de la turbine de l’hélicoptère.

L’équipage venait de la mettre en route dans la grande cour de la garnison. Le Commandante Guttierez embrassa le crucifix, sorti de son bureau, pris le temps de le fermer à clé et dévala quatre à quatre les escaliers qui le séparaient de la cour. A une trentaine de mètres, l’hélicoptère, rotor tournant, était prêt à décoller. Le Commandante Guttierez n’était pas encore sanglé dans son siège que l’hélicoptère quittait déjà le sol. Le pilote savait par expérience que lorsque le Commandante était pressé, cela signifiait que pas une seule seconde ne devait être perdue. Le Commandante fit signe au pilote de voler au ras des toits jusqu’à la sortie de la ville. Le Commandante avait pour habitude d’apeurer de la sorte la population de Guantanamela afin de bien lui rappeler qui était le détenteur de l’autorité dans cette partie du pays. Il se doutait bien que ses habitants étaient plus occupés à assurer leur subsistance quotidienne qu’à comploter contre le pouvoir en place en écoutant les sirènes de ces gauchistes irresponsables mais il se dit qu’un passage à très basse altitude sur les toits en torchis des barios de la ville ne ferait de mal à personne.

Moins de deux minutes plus tard le Commandante Guttierez volait vers Cisca, au cœur de ce triangle interdit à l’extrême Nord de la Bolivie. Il y serait dans une petite heure. Pendant son vol il communiqua sans cesse avec divers officiers au sol. Il donnait des ordres à la volée, hurlant dans le micro de son casque relié à la radio de l’hélicoptère, promettant l’enfer sur terre à quiconque n’exécuterait pas sur le champ les consignes de ce qu’il appelait une « opération de guerre ».

L’hélicoptère atteignit un petit plateau et atterrit au milieu des hautes herbes. Le Commandante Guttierez sauta à terre, accueilli par deux soldats lourdement armés. Ils le saluèrent impeccablement et les trois hommes s’engouffrèrent dans la forêt dense, inextricable, vénéneuse. Ils descendirent vers le fond de la petite vallée et rejoignirent une demi-heure plus tard le reste de la patrouille. Le Chef, le Major Castillo, un petit homme sec au regard noir prit à part le Commandante et le mena jusqu’à une cabane que ses hommes avait découvert deux heures plus tôt et qui devait servir d’entrepôt pour les trafiquants de coca : ils y trouvèrent du matériel pour défricher la forêt et des produits chimiques utilisés pour le raffinage de la pâte de coca. Sous une bâche les hommes du Major Castillo avaient mis à jour un tunnel menant à une cache souterraine. Le Major avait eu la présence d’esprit de pénétrer dans la cache seul. C’est après avoir découvert ce qu’elle renfermait qu’il appela immédiatement le chef de la garnison par radio HF.

 Le Commandante décida de rester sur place jusqu’au lendemain matin. Les soldats de la patrouille, en prévision d’une éventuelle rencontre avec des narcos ou les hommes d’une des guérillas infestant la région, étaient armés jusqu’aux dents. Le Commandante pût ainsi transformer la cabane en véritable fortin puissamment défendu. Deux des hommes de la patrouille, ayant du sang indien presque pur dans les veines, furent envoyés chasser le repas du soir. Ils revinrent avec quelques oiseaux de la forêt, des fruits et un énorme iguane. Les soldats préparèrent un feu au mépris des règles de sécurité élémentaires. Le Commandante était persuadé que la découverte faite ce jour était un don du ciel et que plus rien ne pouvait leur arriver maintenant. Ils découpèrent les animaux et firent griller leur viande sur les braises qui rougissaient la nuit.

 Le Commandante se souviendrait longtemps de cette nuit passée sur la terre Andine de ses ancêtres, assis sur ce qui allait lui permettre de changer la face de son pays, dégustant la chair fine, souple et au goût exquis d’un iguane comme mille ans plus tôt les premiers habitants de la Bolivie…Le lendemain matin arrivèrent sur le plateau surplombant la vallée les quatre camions tout-terrain de la garnison que le Commandante avait sommé de venir les rejoindre le plus tôt possible. Après plusieurs aller-retours entre le plateau et le fond de la vallée, les hommes remplirent les quatre camions. Ces derniers ramenèrent à Guantanamela la cargaison avec tous les hommes, le Major et le Commandante. Ils y arrivèrent à la nuit tombée. Pendant tout le trajet le Commandante, assis à l’avant du camion de tête n’avait pas lâché la queue de détente de son méchant fusil Paul-Arms, la sécurité enlevée, une balle blindée engagée dans le canon.  Le Commandante fit décharger les quatre camions et amener la cargaison dans les caves fortes de la garnison, tripla les tours de garde et mit aux arrêts de rigueur pour une période indéterminée tous les membres de la patrouille, y compris les quatre chauffeurs des camions et le Major Castillo afin de s’assurer de leur silence.

Il rejoint son bureau, s’y enferma et commença à réfléchir. Il ouvrit un des tiroirs de sa table de travail et en extirpa un petit cahier d’écolier qu’il ouvrit sur une page vierge. Il saisit un stylo à plume sur un présentoir. Avec application et à l’aide d’un triple décimètre il divisa d’un trait la page en deux colonnes égales et commença à remplir d’une écriture appliquée aux rondeurs enfantines la colonne de gauche. Il aimait écrire en s’appliquant . Cela lui rappelait le temps de l’école élémentaire quand son maître lui expliquait que s’il écrivait correctement il pourrait alors réussir dans la vie. Il savait qu’il était en train d’y parvenir…

 

 

Par Henri-François Meltanel
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Jeudi 31 juillet 2008 4 31 /07 /Juil /2008 17:01

CHAPITRE UN

 

Partie une

 

 

 

La lourde Mercedes 600 gravissait avec aisance les derniers lacets du Col de Tende. Par instant il était possible d’apercevoir en contrebas les lueurs de la Côte d’Azur et les reflets de la Lune sur la Méditerranée, noire et calme à cette heure de la nuit. Un automne particulièrement doux avait laissé cette route de montagne parfaitement sèche, balayée par les feuilles de chênes enfin tombées. Les phares de la puissante automobile perçaient loin le rideau noir de l’hiver et les grands arbres bordant la route, soldats bienveillants, semblaient se pencher par endroits sur le serpent d’asphalte pour le protéger.

Au volant, Marco, très concentré, ne quittait pas la chaussée des yeux, se contentant parfois d’un bref coup d’œil vers l’écran de l’ordinateur de bord qui lui indiquait l’heure                                                          estimée d’arrivée à sa destination finale. Encore quelques centaines de mètres de montée, et après le passage du tunnel la voiture basculerait vers le versant italien, puis ce serait la descente vers Cuneo et l’autostrade vers Turin et Milan. Quelques kilomètres avant Milan, Marco prendrait la direction de l’aéroport de Malpensa, puis Varese, avant de passer la frontière Suisse et d’arriver à Lugano, terme de son voyage. Le petit détour par Milan, plus long que la route directe, lui permettrait de se rendre compte d’une éventuelle filature.

Marco avait quitté Antibes en milieu de soirée et avait parcouru les cent vingt cinq kilomètres en une heure et vingt minutes, dans un trafic routier quasi nul. Il avait choisi de partir ce lundi soir pour être seul sur la route.  Par mesure de prudence il avait évité de traverser Monaco où une rencontre inopinée avec la police locale – la Sûreté Publique, toujours zélée, et plus rapide à dégainer qu’à réfléchir - pouvait dégénérer en fusillade sanglante. De tels incidents ne seraient jamais appréciés des résidents monégasques qui voulaient savoir leur magot en sécurité dans les banques de la Principauté.

Rabaisser l’image du rocher au niveau d’un vulgaire cité violente aurait tôt fait d’irriter le pouvoir princier qui devrait ensuite redoubler d’efforts pour vendre aux plus fortunés d’Europe le glamour, la sécurité et le goût du secret de l’un des plus petits états du monde. La microscopique principauté ressemblait avec les tours crénelées du château surplombant la ville à un décor de Walt Disney avec tous ses ingrédients : le prince en costume d’opérette, les princesses malheureuses, les conseillers de l’ombre manipulateurs et les affairistes de tous poils. Mais la comparaison s’arrêtait là. A Monaco, le béton vaut de l’or.

Marco détestait par dessus-tout prendre des risques inutiles. Il en prenait déjà pas mal en transportant deux cent kilos de vrais billets neufs de cent Euros à travers trois pays, de nuit, sans le moindre moyen de justifier de la provenance ni de la destination finale de la somme correspondante à son encombrant bagage. Pour être exact il en connaissait la provenance puisque c’est Marco lui-même qui l’avant veille – un samedi soir - avait garé la Mercedes au bout de l’appontement réservé aux grands navires au port d’Antibes le fameux « Quai des Milliardaires ». Il avait eu pour consigne d’y laisser la voiture – ouverte - en fin de soirée et de la reprendre au petit matin. Il connaissait aussi la destination de son trésor : un parking souterrain de Lugano. Même manip qu’à Antibes.

Cependant, il ne fallait pas lui en demander plus. Pour Marco c’était clair, ces billets neufs ne pouvaient avoir qu’une origine officielle, une banque centrale ou une institution légale ayant pignon sur rue. Sans doute des financiers soucieux de discrétion qui préféraient éviter les transferts électroniques de fonds et utilisaient la remise en numéraire afin de garantir la confidentialité de leurs investissements ou transactions qu’ils souhaitaient garder secrets. Marco était convaincu que ses clients étaient des vrais pros du secret bancaire, et non des amateurs blanchisseurs d’argent sale.

Bien qu’il ait déjà fait de tels transferts une dizaine de fois en trois mois pour ce qui lui semblait être le même donneur d’ordre, il n’avait jamais eu à faire à la même personne. En effet, son contact et la manière de lui livrer le liquide changeait lors de chaque transfert. En revanche les billets étaient toujours neufs et Marco était toujours payé en cash en reprenant sa voiture après la livraison des fonds à l’arrivée : un dixième de pour cent de la quantité transportée soit pour cette fois ci vingt deux mille quarante six Euros et vingt cents, pour fruit de son travail.

C’était une rémunération plus que confortable pour jouer à l’homme d’affaires pressé pendant une petite journée. C’était très mal payé en cas de problème inopiné : tout retard à la livraison serait considéré comme un danger inacceptable par ses clients et donnerait lieu à la fin immédiate des livraisons de Marco et accessoirement à la fin de sa propre vie. Quant à disparaître avec l’argent mieux valait oublier d’y penser, Marco avait été mis en garde par ses commanditaires : une des valises contenant les billets était piégée à l’aide d’une vingtaine de kilos de pentrite, un explosif ultra-puissant capable de réduire en poussière en une micro seconde les billets, la Mercedes et son conducteur si d’aventure le signal GPS de la voiture venait à disparaître plus de dix minutes…

Marco avait l’intuition qu’avec ces clients là il n’était que le rouage d’une énorme machine, le petit instrument qui remplit une fonction élémentaire bien précise sans avoir connaissance du reste du mécanisme. Ces commanditaires  étaient différents des autres donneurs d’ordres pour lesquels Marco travaillait plus ou moins régulièrement depuis une dizaine d’années entre la France, la Suisse, et l’Italie : partis politiques discrets, hommes d’affaires étranges, industriels prudents. Avec ceux-là Marco savait les tenants et les aboutissants des transferts d’argent qu’il assurait : fonds secrets de partis politiques peu regardant sur leurs « donateurs », transactions plus ou moins légales effectuées en liquide, argent noir caché au fisc ou à une épouse trop curieuse… 

Depuis le quinze septembre de l’année dernière, date à laquelle il avait accepté ces missions pour ces clients extrêmement discrets, Marco ne pouvait dire à quoi correspondaient ces transferts dont la somme totale – toujours en billets de cent Euros neufs – dépassait les deux cent vingt millions. Il convoyait cette nuit son dixième et dernier voyage, ses commanditaires lui ayant fait comprendre qu’il n’auraient plus besoin de ses services pour un petit moment. Il avait la sensation diffuse que ces missions s’inscrivaient dans une énorme machination au sein de laquelle il ne pouvait rien changer ni comprendre. Afin de mener à bien son travail, Marco avait la faculté de relativiser sa perception du risque. Pour lui, prendre un risque revenait à s’approcher d’un danger. En rester éloigné lui permettait de réduire au minimum le pourcentage de chances de donner  un jour à manger aux poissons du lac de Côme ou de se transformer instantanément en énergie et en chaleur. Seul lui importait de faire son travail du mieux possible, ne pas poser de question et tout oublier une fois la mission terminée. Marco réinvestissait ses gains dans son restaurant de Legnano, banlieue industrieuse de Milan où il servait à une clientèle d’habitués une honnête cuisine lombarde à base de « risotto al fonghi », « manzo al barolo » ou « torta di mocciole ». 

Une fois achevé son raisonnement sur le risque et le danger qu’il affectionnait de tenir environ cinq cent fois par jour en période de « livraison » ,  il se cala confortablement dans le fauteuil de cuir et estima de nouveau par un rapide calcul mental son heure prévue d’arrivée à Lugano qu’il compara à celle indiquée par l’ordinateur de bord : quatre heures quinze du matin. Il se dit que, décidément, ses clients étaient des oiseaux de nuit.

La Mercedes avala les trois kilomètres du tunnel en trombe, bien au delà de la vitesse autorisée. En en sortant et en passant à toute allure devant le poste de douane italien désaffecté son conducteur ne put s’empêcher d’accélérer dans la petite descente. Il se promit qu’arrivé au bas de celle-ci, cinq cent mètres plus loin il mettrait un grand coup de frein avant d’aborder le virage à gauche, premier d’une longue série qui le mènerait jusqu’à la petite station de ski de Limone-Piemonte.

Il ne distingua pas la charge d’explosif dissimulée contre le parapet en pierre situé à l’intérieur du virage dont il approchait. Commandés par un détonateur électromagnétique qui se déclencha automatiquement au passage de la masse métallique de l’auto, les deux kilogrammes de la charge de C4 qui explosèrent en une déflagration au souffle surpuissant n’eurent aucun mal à déséquilibrer la lourde Mercedes et à l’envoyer dans le ravin, à l’extérieur du virage. Marco tenta  de mettre un coup de volant  mais une douleur fulgurante lui saisit tout le côté gauche et le paralysa. Convenablement placé, l’engin avait explosé au niveau du bas de caisse de l’auto et avait éventré la portière avant gauche, emportant le pied gauche de Marco et une partie de son pied droit. La voiture fut violemment poussée par l’explosion et quitta la route. Marco pensa instantanément qu’il devait aborder la descente de face mais la douleur lui coupa la respiration et il ne put que s’agripper au volant, cherchant désespérément à appuyer sur la pédale du frein. La voiture commença une impressionnante série de tonneaux et la tête de Marco heurta violemment le montant gauche du pavillon. Il perdit instantanément connaissance.

La Mercedes continua ses interminables tonneaux dans le ravin et parcouru une centaine de mètres avant de s’écraser sur la barre rocheuse en contrebas. Exactement six cent secondes après le premier impact une formidable explosion secoua la montagne, éclairant tout le massif montagneux a giorno. Les vingt kilos de pentrite avaient explosé comme prévu, après que le premier accident ait détruit le système GPS de la voiture.

L’explosion fut si terrible que les secours ne retrouvèrent le lendemain matin aucun signe distinctif permettant d’identifier les quelques restes humains éparpillés sur plusieurs centaines de mètres autour de ce qui restait de la carcasse noircie de la voiture. On ne retrouva presque aucun indice sur la scène de l’accident. Seulement deux poignées de valises, mais aucun effet personnel.  Pas même un billet de banque…

Par Henri-François Meltanel
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